Comment un auteur peut-il façonner des univers entiers ?

Entretien avec Valérie Simon, écrivain prolifique de romans de fantasy et de S-F ! Valérie Simon est une auteure « démiurge » : elle crée des mondes fictionnels riches, peuplés de créatures étranges…

Morgane Vasta : Quelle est la genèse de votre roman Coup d’État ?

Valérie Simon : Pour Coup d’État, mon point de départ fut le personnage d’Alia.
Je voulais une histoire avec une jeune fille éduquée de façon très stricte, qui serait devenue par cette formation parfaitement maîtresse de son corps et de son esprit. Je la voulais vraiment surhumaine : une formidable guerrière capable de tuer d’une simple pression de la main, une sorte d’héroïne presque caricaturale qui m’aurait permis de m’interroger sur la notion d’humanité, en particulier sur la capacité à gérer l’amour et les sentiments.

Ce personnage m’a conduit tout naturellement vers un univers très hiérarchisée où la notion de pouvoir était primordiale. Je voulais parler de la lutte constante pour le pouvoir, de la survie des plus forts, de l’antagonisme hommes – femmes. Ces idées m’ont amenée à m’interroger sur le fanatisme et sur les limites entre le bien et le mal. La fin justifie-t-elle tous les moyens. Enfin, que se passerait-il si une personne se découvrait télépathe ?

Toute cette approche est d’abord exclusivement mentale.

Après, une fois que ces idées sont parfaitement claires, je commence à travailler l’aspect visuel de mon univers. Avant de commencer à écrire, j’ai besoin de maîtriser mon sujet. Dans le cas d’un roman comme Coup d’État, cela passe par une création visuelle d’univers. Je rassemble un maximum de documents correspondant à l’idée que j’ai en tête, aussi bien pour les personnages que pour des lieux emblématiques comme la mer d’Alsybeen, les montagnes de Rauthan, les différents palais ou les animaux, les vêtements.

Par exemple, j’épluche les photos de défilés de haute couture dans des magazines, à la recherche de vêtements dont l’esthétique est suffisamment étrange pour se rattacher à mon monde. Il m’arrive aussi de faire des croquis.

À partir de là, je fais des fiches personnages très précises : caractéristiques physiques, passé vécu, caractère, descriptions diverses et variées… Ces fiches me servent à caractériser mon personnage aussi bien physiquement que moralement.

Plus tard, lorsque ce travail de détail est fait, je résume mon histoire en quelques lignes puis je rédige un synopsis très détaillé, une sorte de chemin de fer qui reprend, chapitre par chapitre, les différentes actions qui structurent mon histoire.

Cette étape est très importante. Plus le monde que je veux décrire est ambitieux, comme c’est le cas pour Coup d’État, plus j’ai besoin d’être précise et détaillée.

Voici quelques images de mes recherches : des notes prises lors d’émissions TV, de lectures d’articles scientifiques, que je regroupe dans un carnet, des images découpées par ci par là, rassemblées dans un classeur, des gribouillages personnels m’aidant à visualiser mon monde…

Ces exemples sont issus de mon travail sur la planète Mysteria, où se déroule l’action de La Captive des Hommes de Bronze, récemment paru aux Editions de l’Archipel.

L’image du bas montre les différents croquis qui participent à l’élaboration d’une carte, le dessin en bas à gauche étant l’image définitive utilisée dans le roman imprimé.

Morgane Vasta : « L’enfant était l’appât, il le savait et l’acceptait. »
Ainsi commence le récit. Comment choisit-on les premiers mots d’un roman ?

Valérie Simon : Le travail d’entame d’un roman est pour moi le moment à la fois le plus motivant et le plus difficile. C’est une étape qui me prend énormément de temps et qui nécessite parfois plusieurs versions. Ces premiers mots sont rarement une évidence. La plupart du temps, ils sont le résultat d’un long tâtonnement. Il y a tant de choses à dire dans un début, difficile de ne pas tomber dans le piège de la description à outrance.
Je travaille donc jusqu’à ce que je trouve la formule qui me plait le plus. Lorsque je lis, j’aime être accrochée dès les premiers mots et ne pas me demander pendant 50 ou 100 pages si j’ai envie de connaître la suite. J’espère que mes romans agissent de la même façon.

Morgane Vasta : « En pays Rauthan, au cœur de l’empire, le soleil commençait à sombrer de l’autre côté des montagnes de Kaal, abandonnant derrière lui une belle couleur fauve qui auréolait les plus hauts nuages. »
S’il n’y a pas de carte annexe à ce monde, on trouve de nombreuses descriptions via une écriture très visuelle. Comment créé-t-on un monde imaginaire ?

Valérie Simon : Comme Coup d’État n’aborde pas la notion de voyage, je n’ai pas ressenti pour ce titre le besoin de créer une carte, contrairement à mes autres romans qui nécessitent un parcours très précis dans un univers cohérent. Par exemple, pour la saga Arkem la pierre des ténèbres, ou pour La Captive des Hommes de Bronze, dessiner une carte fut une priorité qui m’a permis de donner une existence physique à l’univers que j’inventais. Concrètement, cela me permet d’avancer en décrivant avec précision, et constance, les obstacles que mes personnages rencontrent : rivière, lac, plateau rocheux… Je peux ainsi m’orienter, faire revenir mes personnages sur leurs pas, décrire les paysages si s’ouvrent devant eux lorsqu’ils regardent vers le nord, vers l’ouest…

Travailler sur Coup d’État n’entre pas dans cette logique de création. Ce roman n’est pas un voyage. Il propose néanmoins des paysages qui doivent être réalistes et posséder une vraie cohérence. Pour donner de la réalité au récit, je décris les décors. Ces décors, bien qu’imaginaires, doivent être réalistes pour que le lecteur y croit. J’accorde beaucoup d’importance aux descriptions. Mes personnages existent aussi au travers des mondes dont ils sont issus. Habiter en bord de mer ne donne pas les mêmes habitudes de vie qu’habiter dans des montagnes. Mes descriptions participent donc à la psychologie des héros. Elles permettent aussi de faire des pauses dans des moments d’action. Comme expliqué un peu plus haut, ma méthode est toujours la même : je commence par collecter de la documentation dans des magazines, des livres, le web… Je rassemble ces images dans un classeur qui facilite leur consultation. Je m’y promène jusqu’à ce que je sois parfaitement bien imprégnée de « mon » monde. Chacune de mes histoires, avant d’être une succession de mots sur du papier, est d’abord un assemblage d’images.

Bien sûr, je ne cherche pas cette documentation au hasard, je réfléchis toujours aux atmosphères que j’ai envie de décrire. Je crois avoir conservé de mes études de plasticienne une approche visuelle qui est ma façon d’enrichir le récit. Dans le cas de Coup d’État, j’ai déterminé une charte graphique correspondant à chaque royaume. Rauthan est caractérisé par de hautes montagnes glacées qui ont forgé des habitants durs, froids, guerriers tandis que le royaume d’Alsybeen, adouci par un océan bordé par des plages roses, est plus tourné vers le commerce et les arts.

Je passe souvent du croquis à l’image, ou inversement.

Mes descriptions contribuent autant à créer des sensations au moment de la lecture qu’à visualiser un monde qui n’existe pas. Elles sont les repères du lecteur.

Morgane Vasta : Le bestiaire de votre univers est composé de reptiles de toute les tailles, avec parfois des compétences surprenantes comme le kleinen de Bosso, qui créé des liens télépathiques entre les hommes et fait un peu office de « pigeon voyageur ». Qu’est-ce qui a inspiré ce bestiaire original ?

Valérie Simon : J’ai toujours été passionnée par la nature en général, par les plantes et les animaux en particulier. Je me documente constamment sur ces derniers. Le monde où nous vivons est plein de surprises concernant des tas de créatures étranges, plus ou moins exotiques. J’y puise une inspiration sans limites. Evidemment, certaines compétences que j’utilise sont totalement fictives, comme dans le cas du kleinen de Bosso que vous évoquez. Pour Coup d’État, je réfléchissais à un mode de communication performant lorsque l’idée d’un « pigeon voyageur » s’est imposée. J’ai immédiatement adoré l’idée d’un animal capable d’amener des messages codés. Comme Coup d’État traite de télépathie, il m’a paru évident que dans les animaux utilisant cette compétence devaient être des reptiles. Les reptiles possèdent un « troisième œil », un organe photosensible qui survit dans notre glande pinéale. Cet organe permet de déterminer une signature thermique, très utile aux serpents lorsqu’ils pistent une proie dans l’obscurité. Dans mon roman, je fais le parallèle entre cette signature thermique et une éventuelle signature électrique, qui permettrait de « ressentir » les ondes psychiques. Et donc d’être télépathe. Certains de mes personnages y sont plus sensibles que d’autres. En particulier mon héroïne, Alia, ainsi que toutes les femmes Initiées Denaia.

Morgane Vasta : Pourquoi avez-vous choisi d’écrire des romans de fantasy ?

Valérie Simon : La fantasy est un genre dans lequel je me sens totalement libre. Je peux inventer ce que je veux, donner vie à l’univers que j’ai envie, je n’ai aucune limite autre que celle de mon imagination. Si je le souhaite, je peux idéaliser cet univers ou, au contraire, le noircir. Je peux utiliser de la magie, des dieux, ou pas. Je peux jongler avec des créatures mythologiques ou en inventer de nouvelles. Je peux m’inspirer des contes et des légendes, de l’histoire, de la réalité. Ou pas. C’est vraiment une liberté extraordinaire…

L’autre intérêt de la fantasy est de pouvoir proposer des aventures. Notre monde actuel est exploré dans sa quasi-totalité. A l’ère des satellites et d’internet, nous n’avons plus guère de surprises. Pour avoir de l’aventure, vers quoi pouvons-nous nous tourner ? La fantasy est le support idéal pour voyager, être confronté à des mystères, se frotter à l’inconnu, à d’autres civilisations, à des animaux bizarres, à la nature dans sa merveilleuse splendeur. Des luttes perpétuelles poussent au dépassement de soi. Les défis sont permanents : passage à l’âge adulte, rites d’initiation, épreuves… J’adore jongler avec tous ces éléments.

Enfin, j’apprécie que ce genre soit épique et majestueux. Il possède une certaine théâtralité qui correspond parfaitement à mon style d’écriture. Et puis, je peux y insérer des descriptions très poétiques sans me sentir ridicule !

Morgane Vasta : que lisiez-vous quand vous étiez ado ? Y a-t-il des titres que vous souhaiteriez recommander ?

Valérie Simon : Ado, je lisais de tout mais je préférai les romans d’aventures, de capes et d’épées, d’anticipation, les thrillers et les policiers, Arsène Lupin et Sherlock Holmes, Tarzan et Robinson Crusoé…

Mes histoires préférées étaient celles qui parlaient du Grand Nord, de la ruée vers l’or, des terres inconnues et inexplorées, de la jungle, des loups et des mystères en tous genres. À moi les récits sur la Bête du Gévaudan, le triangle des Bermudes, Croc-Blanc, les châteaux hantés et le monstre du Loch Ness ! J’aime les histoires de défricheurs de monde, souvent exotiques, qui font lutter contre l’adversité et parlent de la beauté du monde.

Ces lectures semblent maintenant très classiques. Il faut dire que lorsque j’étais ado, nous n’avions pas autant de choix que maintenant, et certainement pas des lectures cataloguées Jeunes Adultes. Nous abordions très tôt des textes exigeants. Vers 10/11 ans, comme j’avais éclusé toute la partie enfants de ma bibliothèque municipale, j’ai eu le droit d’aller en section adultes. J’en étais émerveillée. J’allais de Zola aux « dents de la mer ». Bien sûr, certains livres m’ont plus marqué que d’autres. Je citerai en premier Le Seigneur des Anneaux, de JRR Tolkien. Cet énorme roman réunit tout ce que j’attends d’une belle histoire : le dépaysement, l’aventure, le code d’honneur, la beauté, la portée symbolique, les péripéties, les descriptions incroyables, le page-turner (même si les passages du début sont quand même assez longs)… Ce roman est celui qui m’a donné envie d’écrire de la fantasy. Il m’a tout naturellement amenée à découvrir des romancières primordiales comme Marion Zimmer Bradley (le cycle de Ténébreuse est un must de lecture), Anne MacCaffrey (La ballade de Pern, un autre incontournable !) et Tanith Lee.

Un autre roman qui m’a profondément marquée est La Bougainvillée, de Fanny Deschamps, que personne ne connait alors que je trouve cette histoire carrément jouissive. Découpé en deux tomes, Le Jardin du Roi et Quatre-Epices, l’aventure que vit Jeanne Beauchamps est très romanesque. La romancière se sert de l’Histoire comme support de narration et nous immerge dans le Siècle des Lumières, foisonnant d’inventivités, de sciences, d’idées philosophiques, de révolution artistique. Elle nous fait côtoyer Carle van Loo, Mozart enfant, Michel Adanson, Pierre Poivre… Elle nous parle botanique et îles lointaines, culture de la noix de Muscade et colonies françaises. Surtout, elle met en avant une héroïne qui a la liberté et la joie de vivre rivées au corps. Ce n’est jamais mièvre, c’est très épicurien, super bien écrit, très sensuel aussi. Maintenant encore, pour me redonner le moral, je relis des passages au hasard. Les dialogues sont excellents. Vraiment, pour moi, c’est un vrai livre médicament qui donne envie de croquer dans des pets-de-nonne ou de siroter du maté, et d’être follement amoureuse d’un beau corsaire.

D’autres livres qui me viennent à l’esprit, en vrac :
– La guerre contre le Rull de A.E. van Vogt, une de mes références en science-fiction, parce que c’est de l’aventure avec plein d’animaux bizarres, que ça se lit très vite et qu’il y a des pistolasers. J’adore.
– Le lion et Les Cavaliers, de Joseph Kessel. Difficile pour moi de trouver mieux écrit. Le lion a d’ailleurs été à l’origine de ma première fan fiction écrite lorsque je devais avoir 10 ans. J’avais détesté la fin du roman. J’ai préféré la réécrire. Quant aux Cavaliers, c’est une aventure humaine, forte, pleine d’honneur. Une histoire d’amitié entre un homme et son cheval. Mais pas que. Magnifique.
– La planète des singes, de Pierre Boulle, un mélange d’action et de réflexion.
– Le paradoxe perdu de Fredric Brown, des nouvelles hilarantes et très intelligentes. Son roman Martiens, go home est vraiment très drôle.
– L’armure de vengeance de Serge Brussolo. Diablement bien écrit. Et noir. Très noir.
– Stephen King, pour avoir peur. Mes préférés sont Simetierre et Sac d’os.
– Et pour avoir encore plus peur, Wolfen de Whitley Strieber. Ce livre est vraiment insidieux. Un vrai cauchemar.

Morgane Vasta : un grand merci pour vos réponses, aussi riches qu’intéressantes pour les passionnés d’imaginaire !